Hommage à Monique Salzmann

C’est avec une grande tristesse que j’ai appris la mort de Monique dans les Cévennes le 9 Août ; cette région qu’elle aimait tant, où elle s’était enracinée, et où elle passait toutes ses vacances du temps où elle travaillait à Paris.


Cela a réanimé en moi les souvenirs de cette grande dame avec qui j’ai eu la chance de partager beaucoup de choses.


Monique a connu plusieurs vies mais j’ai fait sa connaissance lorsqu’elle est devenue psychanalyste à la SFPA. Elle y a donné des cours de formation à l’Institut, s’est engagée dans l’institution. Elle était souriante, généreuse, aimait les contacts, partageait ses idées avec humour !


Elle avait fait des études de philosophie à la Sorbonne, et l’on ressent dans ses écrits un grand sérieux intellectuel. Ses références scientifiques et son érudition étaient très enrichissantes. Son écriture est précise et claire.


Elle avait appris le russe aux Langues Orientales, ce qui a peut-être donné naissance à son premier texte, bien particulier : « le Divin Corbeau », où elle nous engage à faire confiance aux images archaïques des mythes pour comprendre le fonctionnement de notre psychisme. L’accent est mis sur le lien entre les fonctions corporelles, spécialement anales, et spirituelles, qui conduit à la constitution d’un lieu intérieur et donne naissance au Trickster, cette image de filou, fripon dont la nature double permet le lien entre les hommes et les esprits.


Par la suite, un axe central de ses recherches fut la question du féminin, tant chez la femme que chez l’homme. Son article sur « Le complexe mère chez un homme », où elle met en lumière l’œuvre d’Alberto Giacometti et le lien à sa mère, est à cet égard très intéressant. Monique montre que les difficultés qu’Alberto éprouva dans ses créations, dans la constitution des petites figurines qui se défaisaient sous ses doigts, dans ses multiples blessures corporelles, étaient liées à son attachement à sa mère, dont il n’a jamais pu se séparer. Elle écrit : « La blessure symbolise peut-être une libido restée captive de l’amour de la mère qui ne tolère aucune rivale . »


Monique ose étudier attentivement le séminaire de Jung de 1925, sur « La genèse du concept d’animus ». Elle se lance dans une analyse subtile et précise de la façon dont Jung découvre l’importance des opposés chez l’humain et spécialement de l’animus chez la femme. Elle met en lumière les failles de ce cheminement que Jung, parce qu’il est un homme, ne peut percevoir d’emblée. Elle parle ainsi avec justesse et tranquillité de l’ombre de Jung.


Dans sa fonction d’analyste, Monique était particulièrement attentive aux souffrances de ses patientes cherchant à faire entendre leurs voix et à obtenir l’égalité de leurs droits face aux hommes, dans une société en mutation. Cependant, elle était bien consciente du piège qui se présentait à elles : s’identifier à l’animus, être comme un homme, dans une totalité androgyne où les pôles masculins et féminins de l’archétype ne sont pas réellement séparés. C’est un rude travail pour l’analyste d’aider à cette prise de conscience car il doit aider la femme à passer par un sentiment de perte, un moment dépressif.


Monique n’est plus parmi nous, mais elle nous a laissé un trésor à explorer, notamment dans les « Cahiers Jungiens de Psychanalyse » où sont parus nombre de ses articles.


Martine Gallard