L’Analyse des visions – Le Séminaire de 1930-1934 (extrait n° 2 : « Engrosser »)

par Carl Gustav Jung  Du même auteur

Extrait de la Conférence 41, le 4 mai 1932 :Le verbe anglais to look at, en français regarder, ne rend pas compte de ce sens, que comporte le mot allemand betrachten, leur équivalent, qui signifie aussi engrosser. Trächtig signifie porter, être enceinte, être grosse d’enfant, mais en allemand on réserve ce terme aux animaux ; on dira d’une vache gravide, eine trächtige Kuh, une vache pleine. Si bien que regarder attentivement ou fixer son regard sur quelque chose, betrachten, donne à l’objet regardé la qualité d’être engrossé par ce regard. Et s’il est « enceint », engrossé, quelque chose devra en sortir. L’objet devient vivant, il éclôt, il se démultiplie. C’est le cas de toute image produite par l’imagination. Si on se concentre fortement sur elle, on ressent de grandes difficultés à la maintenir immobile. Elle a tendance à remuer, à changer, quelque chose s’y ajoute, ou elle se démultiplie. On remplit l’image d’une force vitale et elle devient « grosse de… ».
L’effet touche même les humains. Fixez intensément quelqu’un, ça le dérange, il se met à bouger. Vous pouvez encore betrachten autrement, non plus par le seul regard mais en posant votre main, sur une table par exemple, et si vous êtes habités par la faculté d’engrosser les choses, la table va bouger. Ou si vous placez vos doigts sur un verre, il va glisser en mouvements circulaires, et ce que vous avez projeté sur lui émettra des sons. C’est le vieux truc des tables tournantes, des tables qui parlent. Et si vous posez la main sur une personne – comme si elle était une table, elle aussi va commencer à bouger. On peut pousser les gens à parler d’une manière fort étrange ou leur faire remuer un bras ou une jambe, j’ai fait de ces expériences, c’est très amusant. Lorsque je veux tirer quelque chose de certains patients, je les fixe intensément du regard. Ils sont alors persuadés que je sais déjà tout d’eux, même si en fait je ne sais rien.
C. G. Jung, L’Analyse des visions – Le Séminaire de 1930-1934, op. cit., p. 670.