L’Amour, roman Extrait

par Camille Laurens  Du même auteur

C’était la première fois qu’un homme t’appelait Camille en faisant l’amour. Tu ne sais pas exactement pourquoi, mais ton plaisir en a été changé. Ce sentiment qu’on peut avoir après les longues premières conversations d’amants, cette jouissance de s’expliquer à l’autre – son enfance, ses désirs, ses peurs –, tu les a éprouvés aussitôt sans rien dire, tu as eu l’impression que cet inconnu te connaissait, que dans le rapport entre ses mots, vos corps et ton nom, une forme précise de compréhension et de justesse s’établissait. Tu retrouvais grâce à lui, il t’aidait à retrouver quelque chose de toi qui n’était pas nouveau mais enfoui, une trace ou plutôt une empreinte profonde qu’autre chose avait recouverte mais pas effacée – un peu comme tu as retrouvé, quand Aube était bébé, loin dans ta mémoire préhistorique, des refrains de comptines. Ce n’était pas une simple sensation d’ordre sexuel, même si ça l’était aussi, ni l’effet d’une technique ou d’une pratique mais l’évidence étonnante d’une connaissance intime. Il ne te rendait rien car on ne t’avait rien pris, il ne retrouvait rien car tu n’avais rien perdu, et pourtant il retrouvait et te rendait bel et bien quelque chose – un je-ne-sais-quoi que matérialisait dans sa bouche le prénom de Camille. En y repensant plus tard, tu as compris ou cru comprendre ce qui s’était passé (mais sans savoir comment) : cet homme, en faisant l’amour, t’avait rendu, avec toute la bizarrerie de ce mot qui veut dire à la fois « ce qui est semblable » et « ce qui est unique » – Jacques venait de te rendre ton identité. Et que cherches-tu dans l’amour, comme tu le cherches dans les romans, sinon ce qui est commun à tout le monde, et qui pourtant n’est qu’à toi ?

C. Laurens, L’Amour, roman,

Paris, POL, 2003, p. 84.

Avec l’aimable autorisation

de l’auteur et de l’éditeur.