À Olga Fröbe

Bollingen, 20 août 1945

Chère Madame Fröbe !

L’un des aspects de l’opus est de discerner, l’autre de supporter et le troisième d’agir. La psychologie n’est nécessaire que pour la première partie alors que c’est la morale qui joue le rôle majeur dans les deuxième et troisième parties. Vous avez été acculée à votre situation actuelle par des circonstances inévitables. Ce sont les collisions entre les devoirs qui rendent si difficile la nécessité de supporter et d’agir. Avoir consacré votre travail à Éranos était inévitable et juste. Cependant, cela entre en contradiction avec vos devoirs de mère qui sont tout aussi inévitables et justes. L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher mais simplement à supporter patiemment les contraires qui sont en fait caractéristiques de votre nature. Vous êtes vous-même un contraire, furieux en lui-même et contre lui-même, qui finit par fondre ses substances incompatibles, la masculine et la féminine, dans le feu de la souffrance afin de construire ainsi quelque chose de solide et d’immuable – ce qui est le but de la vie. Chacun passe par ce moulin, consciemment ou inconsciemment, de plein gré ou contraint. On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la troisième figure l’emporte. Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. Donnez raison à votre fille quand elle dit que vous êtes une mauvaise mère et défendez aussi Éranos face à votre devoir de mère. Mais ne doutez jamais de la justesse d’Éranos qui a toujours été inscrit en vous. Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l’au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges.

Amicalement,

Votre dévoué

[C. G. Jung]