La montagne de l’âme

par Gao Xingjian  Du même auteur

« … Tu dis que tu as vu ces corps lisses et noirs d’animaux marins à l’aspect humain ou ces corps humains à l’allure animale, brillant d’une petite lumière, comme une soie noire, une fourrure luisante, qui se tordaient et roulaient, inextricablement enchevêtrés, sans jamais cesser, lentement, tranquillement, se battant ou s’entretuant, tu les as vus très clairement, sur la grève étale, au loin, tu les as vu rouler très distinctement. Elle dit que tu reposais ta tête sur son corps, collée contre ses seins, comme un enfant sage, ton corps était couvert de transpiration. Tu dis que tu viens de rêver, couché sur elle. Elle dit qu’il y a juste une minute, elle écoutait ta respiration. Tu dis que tu as tout vu distinctement, et que tu as vu aussi la surface noire de la mer se soulever et couler lentement, irrésistiblement, tu as ressenti une sorte d’inquiétude. Elle dit que tu es un stupide enfant, que tu ne comprends rien à rien. Mais toi, tu dis que tu as tout vu très clairement, distinctement, elle déferlait comme ça, elle a occupé tout l’espace, cette impétueuse vague noire sans limites déferlait inexorablement, sans un bruit, lisse comme une soie noire déployée, elle s’écoulait comme une chute d’eau, noire aussi, sans aucune aspérité, sans écume, précipitée dans un gouffre insondable, tu as tout vu. Elle dit qu’elle te serrait contre sa poitrine, ton dos était couvert de sueur. Ce mur noir vertical et glissant qui s’écoulait t’a inquiété, malgré toi, en fermant les yeux, tu as continué à sentir sa présence, mais tu l’as laissé s’écouler sans pouvoir le retenir, tu as tout vu, mais tu n’as rien vu, cette mer penchée, tu as coulé, tu as refait surface, les bêtes noires, se battant ou s’entretuant, se tordaient sans cesse sur la grève déserte et sans vent… »